Le missionnaire de l'Ahhagar

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Le missionnaire de l'Ahhagar

Message  setamir le Jeu 29 Jan - 11:51

Le quotidien d’Oran du 25/11/2008
par FAROUK ZAHI

LE MISSIONNAIRE DE L'AHHAGAR



Idlès, Amguid, Hirafouk, Tihihaout, Mertoutek, toponymes à consonance amérindienne de prime abord, sont en fait des localités et hameaux du Grand Sud algérien.


Avec Tintarabin, elles relèvent de Tazrouk, chef-lieu de daïra, qui culmine à 1.800 m au coeur de l'Ahhagar. Célèbre par la Ziara de Moulay Abdallah, saint homme des lieux, elle est la capitale de la sultanine. Le cépage de ce délicieux petit raisin sans pépins aurait été transplanté par un père blanc, dit-on.

Ces localités ont été «abandonnées» par leur t'bib, jeune médecin de santé publique. Il les a quittées, après plus d'une décennie de coexistence, pour enfin rejoindre sa Kabylie natale. Le Dr Youcef a choisi Idlès, au début des années 1990, pour y exercer son art. Idlès, gros bourg qui tend à l'urbanité, est le chef-lieu d'une commune de quelques milliers d'âmes. Son territoire est aussi vaste que 2 ou 3 wilayas du Nord du pays. Confiant le centre de santé à l'un de ses collaborateurs, il passait le plus clair de son temps à sillonner ces immensités pour traquer la maladie, engendrée le plus souvent par le dénuement social. Son chauffeur-infirmier-guide Abderrahmane et le 4/4 ambulance datant de 1995 constituent généralement son arsenal opérationnel.

Petit de taille, vif, grosse tête (bien faite) agrémentée par des yeux bleu-opalin de paysan de haute Kabylie. Ses atours coutumiers, jean élimé, camisole professionnelle, espadrilles et chèche noir autour du cou, le distinguaient du reste des habitants. Son accent kabyle truculent ajoutait un zeste pétillant à la langue targuie qu'il pratiquait couramment.

L'automne est là, les nomades sont rentrés. Ils reviennent de «nulle part» pour s'installer dans la vallée de Tihihaout, herbeuse pour les troupeaux, en cette période de l'année. Le Dr Youcef organise un raid sanitaire.

Les médicaments usuels, les vaccins dans la glacière, les briques poreuses à chlore destinées à renouveler celles déjà immergées dans les puits, les couvertures, les victuailles, l'eau et le carburant sont embarqués la veille. Le départ se fera au point du jour, la première étape s'arrêtera à Amguid, située à 230 km d'Idlès, elle-même à près de 240 km au nord- est de Tamanrasset.

La piste, cahoteuse et poussiéreuse, sera longue et éprouvante. Le périple durera près d'une dizaine de jours. Le véhicule brinquebalant conduit par Abderrahmane aura à son bord, en plus du médecin, un agent de l'antenne communale et parfois un garde communal. Le roulage durera toute la journée, il sera marqué par quelques haltes, au hasard des bivouacs. A la nuit tombante, les lumières d'Amguid, générées par des plaques solaires, scintillent au loin. Le plus gros point lumineux est la caserne du groupement des gardes-frontières (G.g.f).

Amguid fait la jonction entre le Tassili N'ajjer et le Tassili Ahhagar et relie la frontière algéro-nigérienne à Hassi-Messaoud par une piste que seuls les initiés peuvent emprunter. Le capitaine Youcef, commandant du poste, sera l'hôte de l'équipée, homme affable et hospitalier, il lui offrira le gîte et le couvert. Au village, c'est l'allégresse, le T'bib est là, demain ce sera la consultation. Les femmes et les enfants porteront leurs meilleurs atours vestimentaires. Ahmed l'infirmier ramènera un mobile Thouraya, pour permettre à Youcef de rassurer sa famille à Idlès. Il n'y a ici que la radio de l'antenne communale pour communiquer avec le monde extérieur. Le téléphone satellitaire appartient à un riche «négociant». La première journée se passera à Amguid, tout y passe : vaccinations des enfants, visites pré et post-natales chez les mamans, les malades chroniques, ainsi que les vieilles personnes pour un «bilan de santé». Le tour de l'école viendra après, les nouveaux élèves en premier lieu.

Le «ratissage» étant fait, c'est au tour des points d'eau d'être revisités. Les briques contenant du chlorure de chaux, pour la désinfection de l'eau, seront remplacées par de nouvelles.

Au petit matin, le moteur diesel du véhicule est lancé pour le préchauffage ; l'équipe quitte Amguid. Le véhicule roulera dans un lit d'oued sur une quinzaine de kilomètres, avant d'entamer «l'escalade» de la montagne. La piste rocailleuse fait geindre les structures du 4/4, les corps sont ballottés, les chèches qui masquaient le visage sont rabattus sur le menton, il n'y a plus de poussière. Le prochain acacia servira à élaguer quelques branches, pour la préparation du thé rituel. Après la pause, le voyage reprend, le désert s'éveille. De temps en temps, des gazelles s'élancent apeurées ou des mouflons prudents et hors de portée sur une butte rocheuse, scrutent le véhicule. Des oiseaux à panache noir et blanc virevoltent d'arbre en arbre. L'aigle royal, les ailes déployées, plane haut pour mieux situer sa proie.

A quelque 40 km du point de départ, un hameau de z'ribas (huttes) se dresse sur un plateau de pierraille, quelques arbres rabougris servent de séchoir à linge ou de penderie à literie. Le chef du groupe s'avance, tendant la main au médecin. La palabre s'engage en targui, le Dr Youcef est à l'aise, il prend des nouvelles des gens. Une fillette vient en courant, sa carte de vaccination à la main. Le médecin la prend dans ses bras, elle n'est pas effarouchée, elle s'agrippe à son cou. Elle a l'habitude de le voir fréquemment. Une vieille femme est examinée dans la hutte, elle reçoit un traitement. Tout le monde est «vu», la pommade ophtalmique est distribuée, ainsi que du savon de Marseille, don du Croissant-Rouge algérien.

L'équipée reprend la route, il reste encore 45 km à parcourir, le soleil est déjà haut. Ces paysages lunaires ne sont pas sans danger, «les montagnes russes» sont abordées avec précaution. La moindre erreur serait fatale, la rocaille crépite sous les roues, elle risque de déporter le véhicule dans le vide. Amorçant la descente, le moteur ronfle, il supplée aux freins. Un gros lézard multicolore traverse imperturbable la piste, les bandes verticales, couleur de l'arc-en-ciel agrémenté de noir, lui donnent un air mythique.

Le véhicule ralentit sa course pour s'arrêter carrément, tout le monde descend, le chauffeur seul le fera «sauter», tel un cabri. Une bande rocheuse d'un seul tenant barre la piste et fait office de marche d'escalier de près de 60 cm. L'opération est réussie, il n'est pas question de tomber en panne. Dans le cas contraire, ce sera l'attente d'un hypothétique passage d'un non moins éventuel véhicule. La piste devient à partir de ce lieu à sens unique, la marche rocheuse est infranchissable dans l'autre sens. Le retour se fera par un détour sur 185 km, pour déboucher sur la «route nationale», reliant Bordj-Amor-Driss (Illizi) à Amguid.

La traversée de la montagne s'achève sur un promontoire. Une carcasse de véhicule de type buggy est là, terrassé lors du premier rallye Paris-Alger-Dakar.

En contre-bas, une vallée boisée s'offre à la vue. A gauche du cadrage, un puits entouré de chameaux, à droite un minuscule bourg, fait de maisonnettes en pierre et de huttes, au milieu une arrête montagneuse ferme l'horizon. La descente s'amorce, elle durera près de 45 minutes. L'équipe attendue par les quelques habitants restés sur les lieux est accueillie avec allégresse. Le futur village a déjà sa petite école, son dispensaire qui attend l'affectation d'un infirmier déjà formé, mais dont le poste budgétaire n'est pas encore ouvert. Hadj Benaâmane, c'est le patronyme du Dr Youcef, promet de «faire quelque chose» auprès de l'administration. Après quelques examens pratiqués sur les malades présentés au médecin, l'équipe bivouaque pour la nuit. Dès le lendemain, commencera la poursuite des nomades, partis pour de nouveaux pâturages. Le Dr Youcef et son équipe feront «du tente-à-tente». Les points d'eau auront droit à leur brique poreuse, les enfants leur vaccination ou revaccination. Des prélèvements sanguins seront pratiqués chez les fiévreux pour le dépistage du paludisme ainsi qu'une prise de quinine en guise de traitement présomptif et d'autres gestes. Anodins par leur simplicité, tels que : application de pommade ophtalmique, badigeonnage de plaies, parfois même des circoncisions, mais nécessairement utiles. Quand ce médecin de la santé publique intervient, c'est en fait l'Etat qui le fait et c'est hautement symbolique pour ces populations.

Le T'bib sera l'attraction fugitive des bivouacs, sur une distance de quelque 200 km. Il palabrera, prendra du thé et se fera nourrir, lui et ses coéquipiers à la taguela (galette enfouie dans la braise) et au melfouf de foie de camelin ou de caprin. A l'épuisement des stocks de médicaments et de vaccins après plus d'une semaine de grande vadrouille, l'équipe reprendra le chemin du retour qui sera plus long que celui de l'aller. Plus tard, ce sera au tour des nomades et des populations éparses de Mertoutek, Hirafouk et autres groupements humains. La tutelle administrative sanitaire vient de doter le médecin d'Idlès, d'un véhicule flambant neuf. Il s'agit d'un 4/4 pick-up, double cabine, climatisé, doté d'un double réservoir pour le fuel. Le Dr Youcef en est fier, il pourra mieux «hanter» ces immensités inhospitalières, qui n'ont d'égale que la générosité hospitalière des hommes bleus, gardiens du temple.

Amguid, qui espérait un autre infirmier, a eu droit à un médecin belabbésien. Y aurait-il d'autres missionnaires comme le Dr Y. Hadj Benaamane ? Lui qui a su faire la jonction entre le Lalla-Khedidja et le Tahat ? Il faut
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